L’expérience grecque a un précédent (et pas des moindres)

Similitudes.

La Grèce n’est pas seule…

Cet article est le premier d’une série de trois, rédigés en conclusion du travail documentaire Chroniques d’un hiver européen, une série relatant le vécu quotidien des mesures d’austérité par la population grecque.
Le documentaire est disponible gratuitement sur le site du projet  : https://hivereuropeen.wordpress.com

Imaginons un pays.

Une crise financière sans précédent provenant de Wall Street va déstabiliser son économie. En moins d’un an, le pays plonge en récession et la baisse de la production combinée à l’augmentation du chômage de 9 à 14% de la population active vont gravement détériorer les finances de l’état. Ces finances étaient déjà fragiles à cause d’une dette importante contractée de manière plutôt contestable. Mais la nouvelle montée en flèche de l’endettement due à la crise économique inquiète les autorités qui procèdent à un changement de gouvernement et mettent au pouvoir un conservateur issu de la bourgeoisie, économiste formé à la London School of Economics.

Le gouvernement formé par ce dernier a alors un objectif prioritaire : faire baisser la dette du pays et relancer l’économie. La solution leur semble très simple : l’état va devoir économiser en coupant dans les dépenses et en augmentant les impôts. La souffrance engendrée sur les classes les plus pauvres est vue comme un mal nécessaire pour rétablir des finances « saines ».

Mais la situation politique est très instable, et passer de telles mesures au parlement n’est pas évident. C’est donc par une suite de décrets-loi exceptionnels que quatre plans d’austérité vont être successivement appliqués au pays au cours des deux années suivantes.

La liste des mesures prises est sans fin : baisse de 25% des salaires dans le secteur public, baisses à répétition de toutes les allocations sociales (chômage, famille, assurance maladie), augmentations à répétition de l’impôt sur le revenu, de la TVA, et des taxes sur des produits de consommation comme la cigarette et l’alcool.

Cette cure d’amaigrissement très violente du budget de l’état a des conséquences catastrophiques : l’économie s’écroule et le chômage explose de 14% à 22% en un an alors que la production économique (PIB) chute de 7,7%. La société est en état de choc et les orientations politiques se polarisent vers l’extrême gauche et le parti nazi, ce dernier connaissant subitement un succès fulgurant.

Malgré cette évolution, le gouvernement décide d’intensifier l’austérité, étant convaincu que son échec est dû à l’insuffisances des mesures prises. Un nouveau paquet d’austérité est adopté par décret alors que le chômage est à 22%. Dans une déclaration officielle, le gouvernement annonce « qu’il reste maintenant moins de 100 mètres jusqu’à la cible. »

La suite de l’histoire est connue : un an plus tard, le PIB chute à nouveau de 7,5% et le chômage passe à 28%. La radicalisation politique de la population s’intensifie, menant à l’arrivée au pouvoir en 1933 du parti nazi et d’Adolf Hitler, ce dernier s’étant servi de l’effondrement économique et social du pays comme levier pour sa campagne de propagande.

Car en effet, il n’est pas question ici de la Grèce. Cette description factuelle est celle des dernières années de la république de Weimar entre 1929 et 1933, les années sombres qui ont mené au nazisme et à la deuxième guerre mondiale. Le gouvernement dont il est question ici est celui du chancelier Heinrich Brüning, nommé à cette fonction en 1930 par le président fédéral Paul von Hindenburg. Son entêtement à mener une politique d’austérité extrême a fait imploser l’économie et la société allemande en l’espace de deux ans.

Cette expérience de cure d’austérité et ses conséquences, l’accession du parti nazi au pouvoir menant quelques années plus tard à la deuxième guerre mondiale, ne semble en fin de compte pas avoir été aussi traumatisante que cela. Il faut chercher très profond dans les archives internationales des trois dernières années pour trouver des journalistes ou des personnalités médiatiques faisant référence à ce précédent historique pour aborder la problématique actuelle.

Sous l’effet de l’austérité, le taux de chômage en Grèce est passé de 9,5% en juillet 2009 à 12,5% en juillet 2010, 17,8% en juillet 2011 et 25,1% en juillet 2012.

Simultanément, on sait que  le parti néo-nazi grec « aube dorée » est passé de 0,46% des votes aux élections européennes de 2009 à 5,3% aux élections municipales d’Athènes en 2010, puis 6,92% aux élections législatives de Juin 2012, et que 12% des personnes sondées approuvaient l’attitude du parti en mai 2012, part qui atteint les 22% en Septembre 2012.

L’accumulation de ces faits ne cherche en aucun cas à prédire une accession, peu probable, d’un parti néo-nazi au pouvoir d’un pays subissant l’austérité européenne. Les mêmes causes ne peuvent avoir les mêmes effets dans le domaine si aléatoire des comportements sociaux. Ce qui est démontré par contre, c’est que la situation économique et sociale atteinte à l’automne 2012 en Grèce est du même ordre que celle de l’Allemagne en 1933.

Il est alors sidérant et inquiétant de constater que le niveau de préoccupation atteint par les institutions et les politiciens européens ne dépasse pas une sporadique phrase de compassion, pommade cynique servant à faire passer les nouveaux plans d’austérité et de privatisation.

Fin 2010, on a pu s’inquiéter des risques économiques que pourraient amener l’austérité.
Fin 2011, les conséquences dramatiques de ces mesures laissaient espérer une prise de conscience et un virage politique.
Fin 2012, le potentiel destructeur avéré et abouti de cette politique combiné à un aveuglement proportionnel des grands décideurs européens ne laisse plus beaucoup de place à l’optimisme pour les temps à venir.

Le grand traumatisme fondateur qui régit aujourd’hui la politique économique allemande et européenne est la peur de l’inflation et de l’instabilité monétaire. Pourtant, la grande crise d’hyperinflation a eu lieu en Allemagne en 1922-1923, une décennie avant la grande dépression et la montée du nazisme. Dans la conscience collective des décideurs, il semble que l’annulation par l’inflation de toutes les fortunes personnelles d’Allemagne ait un impact bien plus important que la destruction de l’économie et de la société allemande par les politiques d’austérité en 1930-1933.

Quelle explication trouver au fait qu’une erreur si grossière et dramatique soit reproduite 80 ans plus tard exactement à l’identique par l’élite du même pays? La seule différence, de taille, est que cette erreur est aujourd’hui infligée à un autre peuple et non au sien…

On pourra remarquer que le mot « Schuld » en allemand signifie aussi bien « dette » que « faute » ou « culpabilité ». Pour les élites conservatrices germanophones, le fait que les pays surendettés aient « fauté » n’est même plus un rapprochement facile : le concept linguistique est tout simplement équivalent. On peut alors se demander si ce n’est pas un excès d’antique morale religieuse qui pousserait la classe dirigeante allemande à assimiler le « mal nécessaire » de l’austérité à une « punition ».

La question de la responsabilité de ce drame restera probablement longtemps ouverte, mais il y a maintenant urgence à éviter le pire.

Chroniques d’un hiver européen, une série documentaire sur l’austérité en Europe
À regarder sur : https://hivereuropeen.wordpress.com
Novembre 2012

Pour lire l’article suivant, cliquez ici.

Pour revenir au sommaire des articles, cliquez ici.

Et comme prolongation, voici un roman qui est tout à fait en phase avec la problématique de l’article (copie depuis notre sélection de liens)

Quoi de neuf, petit homme? , roman de Hans Fallada (titre original : Kleiner Mann, was nun ?)
Ce magnifique roman publié en 1932 en Allemagne conte la belle histoire d’amour d’un jeune couple aux prises avec les tourments économiques de son époque : la dépression sévissant en 1929-1932 en Allemagne. Le quotidien de la crise qu’on y découvre diffère peu des histoires entendues en Grèce aujourd’hui. Le rapprochement inquiétant de ces deux situations, que ce soit au niveau politique ou au niveau du vécu personnel, devrait faire réfléchir certains de nos « décideurs européens». Un classique allemand à lire absolument.
http://www.folio-lesite.fr/Folio/implivre.action?codeProd=A36592

4 réflexions sur “L’expérience grecque a un précédent (et pas des moindres)

  1. François Lacoste dit :

    Les mots me manquent pour vous dire ma gratitude d’avoir écrit ce texte.
    Bien à vous.
    François Lacoste

  2. Ricaud dit :

    Un texte remarquable qui résume parfaitement ce que je pense de la situation gravissime dans laquelle nous mènent les dirigeants allemands et français actuels : car la France suit ces dirigeants allemands…

    La question est maintenant : que faire pour éviter le pire et qui peut agir pour l’en empêcher ?

  3. Desmodue dit :

    « Ces finances étaient déjà fragiles à cause d’une dette importante contractée de manière plutôt contestable. »

    Certes, il s’agit du remboursement de la « dette de guerre ». Le parallèle se poursuit entre l’intransigeance des gouvernements français et britannique de l’époque, alors que manifestement ils exigeaient l’impossible, et celui de l’UE contre la Grèce aujourd’hui. Bien évidemment les conséquences possibles sont sans commune mesure.

    « Simultanément, on sait que le parti néo-nazi grec « aube dorée » est passé de 0,46% des votes aux élections européennes de 2009 à 5,3% aux élections municipales d’Athènes en 2010, puis 6,92% aux élections législatives de Juin 2012 ».

    On aurait bien tort de faire les malins, chez nous on a un parti d’extrême droite, certes moins azimuté, qui a fait 18% aux dernières élections…Ce qui le bride c’est l’absence de base et de candidats crédibles sur le terrain car c’est surtout un appareil. Mais ce n’est pas gravé dans le marbre à tout jamais et gare aux transfuges qui s’empresseraient de voler au secours de la victoire si les prochaines élections mettaient Le Pen – fille en tête. Chez les grecs la gauche « radicale » et « eurosceptique » n’a raté le podium que d’un cheveu, chez nous elle rame en fond de classement et semble s’en contenter. Avec le rejet majoritaire de « l’UMPS » l’extrême droite a de beaux jours devant elle.

  4. ParraCalo dit :

    Un texte grave… pour une situation qui l’est tout autant, je rejoins le commentaire ci dessus et vous remercie pour avoir diffusé cette analyse, qui peut aider à faire prendre compte de cette gravité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :