Quelques impressions au retour du séjour en Irlande

L’Irlande n’est pas la Grèce, et elle va s’en sortir la tête haute, en remboursant sa dette, quelque soit le temps que cela prenne. C’est en tout cas ce qu’affirment un très grand nombre d’Irlandais.
Et ceci alors que l’austérité ne fait que commencer à toucher la population. La plupart des mesures prises jusqu’à maintenant étaient ciblées sur la réduction du service public. Pour un pays dont le modèle rêvé semble être les Etats-Unis, la pilule n’a pas été trop dure à faire avaler, sauf pour les fonctionnaires. Et quand on mentionne l’augmentation en flèche des frais d’université (dernière en date : passage de 2000 à 3000 euros l’année de licence), la plupart des personnes font remarquer que « ça va, aux Etats-Unis, c’est bien plus ».

Mais maintenant que de nouvelles mesures touchent plus généralement la population (augmentation de la TVA, nouvelle taxe d’habitation au forfait unique de 100 euros quelque soit la situation économique du foyer…), certaines questions émergent timidement.

Mais heureusement, l’Irlande est compétitive, et c’est pour ça que les choses vont bien. Les Irlandais chérissent le fait que leurs entreprises ne paient que 12,5% d’impôt sur leurs bénéfices, alors que ce taux est compris entre 20% et 35% ailleurs en Europe. Et pour cause : cet « avantage compétitif » est le moteur de la nouvelle économie irlandaise. L’île semble être la plate-forme européenne de l’économie américaine « 2.0 », ravie de ne plus être volée par des Etats bandits : les mots Google, Facebook, LinkedIn, Microsoft et autres reviennent toutes les trois phrases dans les discussions et les articles de journaux. Non sans fierté. Alors ça vaut bien quelques cadeaux, comme par exemple laisser Google, entreprise pas trop à plaindre, ne payer que 3% d’impôts sur ses bénéfices… L’Irlande est compétitive et c’est pour ça qu’elle va s’en sortir. Quand on se souvient de la pauvreté des années 80, ça vaut bien quelques concessions budgétaires et fiscales pour le foyer moyen.

De plus, le gros choc, l’Irlande l’a déjà vécu. L’apocalypse a eu lieu en 2008 et 2009. L’explosion d’une des bulles immobilières les plus incroyable qui ait existé est déjà un fait passé, et on a fini par intégrer le changement de situation. Les dix années d’hystérie collective sont maintenant allongées sur le divan, et chacun fait preuve de sagesse pour accepter le retour à la réalité et comprendre ce qui a pu se passer.

Sauf que… quelques détails peuvent gêner quand on commence à fouiller un peu.

Les années du de la bulle sont maintenant derrière, c’est vrai. Surtout pour ceux qui ont réussi à ne pas se laisser entraîner à prendre un crédit immobilier entre 2002 et 2008. Les autres, ayant acheté une ou plusieurs maisons, ne sont pas prêt d’oublier les années « boom ». Et ils sont très, très nombreux. Leur maison vaut aujourd’hui en moyenne moins de la moitié du prix qu’ils ont payé et promis de rembourser à leur banque, et cette valeur continue de chuter. Mais les banques veulent bien entendu récupérer la totalité du prêt promis. Et la loi irlandaise leur donne raison.

Aux Etats-Unis, lors de la crise des sub-primes, il était possible de rendre les clés de sa maison pour abandonner son prêt et recommencer une vie ailleurs. Cette option n’existe pas en Irlande. Si on rend les clés à la banque, on est néanmoins obligé par la loi à rembourser l’intégralité du prêt. Aborder le sujet avec quelqu’un dans cette situation permet de sonder un abîme, symétrie exacte des cimes de la financiarisation de l’économie.

Bien entendu, le sujet est tout sauf manichéen. Soulever la question de la responsabilité nécessite de convoquer une cohorte de sociologues, économistes, philosophes, publicitaires et autres, si possible intègres et intéressants. Mais ne serait-ce qu’aborder le sujet frontalement ne serait pas une mauvaise chose pour commencer.

Surtout que les chèques en blanc du contribuable se suivent pour le monde de la finance et de l’entrepreneuriat irlandais. Faut il rappeler que l’explosion de la dette publique irlandaise est due en grande partie à des garanties illimitées offertes par l’Etat aux grandes banques du pays, de manière à assurer la « stabilité » de leurs créances risquées?

Un processus qui ne risque pas de s’arrêter demain : les banques irlandaises détiennent encore plus de 400 milliards d’euros de prêts directement liés à l’investissement irlandais pendant le boom, soit l’équivalent de plus de 240% du PIB (ce taux était de 60% en 1997). Les taux d’impayés sur l’immobilier, qui grimpent sans cesse, promettent de futures pertes pour les banques et autant de sauvetages financiers à venir.

Mais pour l’instant, tout le monde veut croire à une issue. Rien n’est certain, on veut bien garder espoir et on ouvre consciencieusement son portefeuille pour contribuer au remboursement par la rigueur. Si une forte croissance revient, peut être qu’on s’en sortira et qu’on pourra continuer à attendre l’accomplissement du rêve américain.

Donc pas d’alternative : il faut conserver, voire augmenter la bien-aimée compétitivité. Et attendre et espérer, à l’ombre d’une montagne de dettes bien plus élevée que sa célèbre petite-soeur grecque, lorsque l’on additionne les dettes publiques, dettes des ménages et dettes des institutions financières.

Chroniques d’un hiver européen

5 Mars 2012

De retour de deux semaines d’enregistrements en Irlande

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